Track by track Misty Mountain Hop

On ne fera pas le reproche à ce titre censé répondre à "Black Dog", si on suit le principe de deux faces du LP originel construites en miroir, d’être bien inférieur à son monumental prédécesseur. D’une part, parce que "Black Dog", classique instantané et capsule de la singularité zeppelinienne, laissait peu de place à un titre frontalement concurrent, fût-il par le même groupe. D’autre part, parce qu’à ce jeu, nécessairement limité, des titres en écho d’une face à l’autre, les comparaisons tournent vite court : le magistral "When The Levee Breaks" doit-il être considéré comme moins réussi que "Stairway to Heaven", au prétexte qu’il est moins ambitieux ? À l’inverse, "Going to California", manifestement moins élaboré que "The Battle of Evermore", ne lui est-il pas supérieur ? Quant à "Rock and Roll" et "Four Sticks", si contrastés, quels points de rapprochement leur trouver pour commencer ?

On notera toutefois que les deux singles issus du quatrième album, "Black Dog / Misty Mountain Hop" et "Rock and Roll / Four Sticks", reproduisaient rigoureusement ce séquençage, comme pour confirmer la hiérarchie officieuse entre les deux faces et leurs titres respectifs. Au risque de la démonstration circulaire, on sait que les faces B de singles entraient très rarement en concurrence (délibérée, en tous cas) avec leurs faces A, ("Rock Around the Clock" ou "Maggie May" confirmant, par l’exception, la règle) ; et que, quand les deux titres étaient jugés aussi prometteurs l’un que l’autre, le single se faisait "double A-sides", comme "Strawberry Fields Forever" / "Penny Lane" ou "Let's Spend the Night Together" / "Ruby Tuesday". Sous cet angle, le single "Black Dog / Misty Mountain Hop" semble donc bien classique dans sa stratégie : un "hit" potentiel en face A et une composition secondaire en face B qui ne lui fera pas d’ombre et ne pourrait du reste raisonnablement être promue en face A.

Ne tournons pas plus autour du pot : peu exploré par la critique, et souvent dissous dans les revues laudatives globales du Untitled, "Misty Mountain Hop" serait-il le titre mineur d’un album majeur ?

"Misty Mountain Hop" : l'œuvre

Le titre, dans sa dernière version remasterisée :



Why don’t you take a good look at yourself:
le Zep en pilotage automatique ?

"Misty Mountain Hop" a été écrit très vite, comme souvent. Des versions contradictoires ont été données sur sa genèse, Page assurant avoir composé le riff nuitamment, quand ses comparses ronflaient, et avoir été secondé pour le refrain par Jones ; une autre version, également vraisemblable, veut que Jones, cette fois-ci réveillé avant ses comparses, soit le seul auteur du riff ; une hypothèse en partie accréditée par le constat que c’est le bassiste qui lance lui-même ce riff en introduction, et de manière assez ostentatoire puisque pour la première fois, sous l’influence de Stevie Wonder, il joue sur un Hohner Electra Piano. (Il laissera encore plus généreusement cours à sa passion des nouveaux sons de claviers, sur "No Quarter" et "Trampled Underfoot"). L’apport de Bonham, par ailleurs, a été encore une fois décisif, tant à la rythmique elle-même qu’à l’identité sonore du titre, ce qui constitue sans doute la marque de fabrique de celui qui a toujours été plus qu’un batteur au sein de son groupe.

Placé en ouverture de la face B et immédiatement consécutif, le temps d’un revers de disque vinyle, à "Stairway to Heaven", "Misty Mountain Hop" se voyait confier la double mission de ramener l’auditeur vers des rivages plus foncièrement électriques, abandonnés depuis le "Rock and Roll" de la face A et, par ailleurs, d’ouvrir une face B riche des énormes attentes suscitées, dès la première écoute, par les quatre titres chocs, chacun à leur manière, de la face A. Très bon, mais sans l’aura des chefs-d’œuvre zeppeliniens, le titre faillit - partiellement - à sa double tâche mais, classique mineur du groupe, lui restera cher jusqu’à la fin, Page allant jusqu'à endosser une Gibson RD pour s'y atteler à Knebworth - et même bien après : Plant le reprendra en solo, Page l’inclura dans la set-list de sa tournée avec les Black Crowes en 1999 (disponible en bonus japonais sur Live at the Greek) et le groupe, partiellement reformé avec Jason Bonham, le réinvestira en 1988 pour le 40e anniversaire d'Atlantic Records et le 10 décembre 2007 à l'O2 Arena pour le concert-hommage à Ahmet Ertegun.

À l’écoute répétée, le titre laisse entendre des passages inspirés mais aussi des faiblesses, relatives, sous la forme d’ambiances plus communes. Non que la composition soit ratée, loin de là. Mais sans doute sa réputation supérieure à celle de l’imaginatif "Four Sticks" est-elle un peu surfaite, usurpée peut-être, même. La dent dure ? Celle du fan qui sait être critique, alors… Et puis à la décharge du groupe : jonglant avec des imaginaires puissants, très marqués, depuis le premier album, Led Zeppelin s’accommode mal de victoires en demi-teintes - pour lui, l’excellence, sinon rien (In Through the Out Door le prouvera d'ailleurs à sa manière : très bon album, voire excellent dans l’absolu, il ne déçoit véritablement que lorsqu'on l’écoute comme un album de Led Zeppelin).

Tout se passe comme si Page avait voulu, avec "Misty Mountain Hop", recréer l’effet d’un "Heartbreaker" (ouverture de la face B de Led Zeppelin II) mais n’avait atteint que celui, moins frappant, du "Your Time is Gonna Come" de Led Zeppelin, sans toutefois la complexité et les dynamiques fouillées de ce titre. "Misty Mountain Hop" propose en tous cas ce qui est probablement l’entrée la moins convaincante de Plant dans un titre zeppelinien, qui fait elle-même suite à une insertion prometteuse, mais exceptionnellement triviale dans sa partie finale, de Bonzo. Le chant pédestre, martelé - militaire, pour un peu - se fait presque injure au génie vocal de Plant dont les contre-chants, les décalages, les changements de tempo, les embardées contrôlées, les avances et retards souplement gérés sont tous absents ici. Les chœurs, grossièrement calés (à dessein, on le suppose), ajoutent à l’impression d’imperfection et évoquent par ailleurs là encore, en moins bien, "Your Time is Gonna Come", avec ce même effet bancal d’un Led Zeppelin qui se voudrait "sing along band".

C’est d’ailleurs bien la version enregistrée pour le LP, plus que la composition elle-même, qui pèche : celle, en concert, incluse dans la bande originale de The Song Remains The Same, plus mature après des mois de tournée, se révèle être ainsi bien meilleure car dépouillée de ce chant dédoublé, avec, qui plus est, un Plant qui orne et festonne le titre en tournant souplement autour de la ligne mélodique originelle. Elle est incidemment, ce qui n’enlève rien au propos, assemblée à partir de deux versions, celle du 27 et du 28 juillet 1973 au Madison Square Garden.

Si, pour revenir à la version classique, Jones et Bonham sont irréprochables à leur habitude, "Misty Mountain Hop" semble, à d’autres égards encore, comme en attente de finalisation. Un petit flottement à 2’11, laissé en l’état par Page, annonce d’ailleurs les difficultés futures du groupe à stabiliser ce titre en live, ce que les intéressés découvriront douloureusement le 3 mai 1971 à Copenhague pour leur première tentative en public, Plant évitant le crash in extremis et Page se réfugiant dans des soli improvisés.

L’échec était si patent que le titre sera abandonné pendant dix-huit mois avant de revenir, en 1972. Ce sera aussi le cas, on l’a vu, de "Four Sticks" qui aura quant à lui un destin plus durablement contrarié.

Page lui-même ne semble pas véritablement aux commandes : le riff peine à trouver sa dimension propre et semble mimer la rythmique plus que s’y reposer. Qui plus est, Page ne s’en extrait que très brièvement pour le solo qui en reprend tout d’abord le motif en pistes doublées puis se carre dans la répétition d’une même phrase. En somme, chant, riff, solo restent comme englués dans la rythmique. Singulièrement, le riff ne reste que ça : un riff. C’est-à-dire l’ennemi juré de Page qui les détestait quand ils ne s’abstrayaient pas de leur condition première. Concédons toutefois que le Hohner Electra de Jones lui ouvre, d'emblée, une dimension funky qui l'exhausse.

Quelques pépites tout de même : le chant de Plant, martial (non sans ironie hippie), se termine par des envolées époustouflantes, une espèce de raucité aiguë, évoquant d’ailleurs la logique du riff de "Four Sticks" ; l’entrée de Bonzo, avec les réserves émises plus haut, divisent encore les fans qui y entendent une entêtante inversion du temps fort, probablement involontaire, inaudibles aux autres. Le pont très souple, presque élastique, renforce la menace du riff qui s’obscurcit et prend une épaisseur temporaire savoureuse. Bonzo, enfin, se montre inventif pendant les breaks, notamment avec un jeu de cymbales qui éclaboussent, ou c’est tout comme, alentour.

Hey boy, do you want to score:
le vrai-faux coming-out hippie

La culture hippie du groupe, c’est-à-dire surtout celle de son chanteur, n’était plus un secret depuis longtemps, aussi bien pour les critiques que pour le public. Pour le meilleur et pour le pire, Led Zeppelin III avait amené cette culture hippie au centre du débat zeppelinien. En réaction aux critiques assassines de ce troisième album, les membres du groupe vont d’ailleurs progressivement (et temporairement) abandonner sur scène et en interviews leurs habits de lumière pour s’attifer comme des hippies, hirsutes de surcroit, avec des résultats proprement, si l’on peut dire, atroces en validant prétendument l’authenticité.

C’est donc tout naturellement que Plant choisit comme thème de "Misty Mountain Hop"… une descente de police à laquelle il aurait assisté le 7 juilllet 1968 à Londres (ou San Francisco, une autre fois, selon une version alternative moins convaincante), à la faveur d'une manifestation pacifique (un "love in" sous le slogan "Legalise Pot Rally") - et, "Big Brother" (l’expression est de Plant en interview) n’étant jamais loin, les contrôles de substances qui s’ensuivirent. Si Led Zeppelin est tout sauf un groupe politique - par calcul pour Grant et Page qui préfèrent ne pas entamer la mystique du groupe avec des considérations terrestres - Plant est de longue date un revendicateur et n’a jamais eu la langue dans sa poche (ses petites piques au gouvernement lors des concerts d’Earl's Court en témoignent). Tant et si bien qu’avec "Misty Mountain Hop", on n’a jamais été aussi proche de cette aberration zeppelinienne : une chanson à message. Non que le message en question soit audacieux ou complexe : le droit à la fumette et, pour aller plus loin, la légalisation de la marijuana. Une revendication déjà fièrement brandie par Plant, devant les photographes, en son Midlands, en 1967, avant Led Zeppelin et qui lui valut les honneurs de la presse (et un peu de la justice).

On tient l’analyse des paroles zeppeliniennes pour peu pertinentes - Plant n’y mettait que rarement du soin et, de son propre aveu, les thématiques croisées dans sa (jeune) tête, une fois les relations charnelles évacuées, trahissaient au mieux un enthousiasme confus. Ici, à nouveau, c’est J.R.R. Tolkien qui est convoqué dans le titre, les "Misty Mountains", mentionnées dans Le Retour du Roi, se situant au Pays de Galles. Elles sont, si l'on en croit Plant dans la toute fin du titre, le symbole d’une échappée, loin de la société corruptrice et de la foule des villes, selon un vieux topos ancré dans l’opposition des vertus rurales et de la dépravation urbaine. Le chanteur, en tout état de cause, y puise une partie essentielle de sa philosophie personnelle : en 2017, il disait encore son amour du Pays de Galles et de sa pluie : "I like weather people run away from"… Et si le titre, plus qu'à Led Zeppelin, n'appartenait qu'à son chanteur ?

Misty Mountain Hop

Durée : 4:39
Robert Plant : chant, guitare
Jimmy Page : guitare
John Paul Jones : basse, Hohner Electra Piano
Compositeurs : John Paul Jones & Jimmy Page & Robert Plant
Producteur : Jimmy Page
Ingénieur du son : Andy Johns
Enregistré entre décembre 1970 et février 1971 à Headley Grange, East Hampshire, Angleterre avec le Rolling Stones' Mobile et aux studios Island (Londres).